État des connaissances relatives à la contamination des requins, notamment tigre et bouledogue, par des ciguatoxines

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requin tigre

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AVIS de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation,  de l’environnement et du travail

Extrait

Question 1: Quelles sont les connaissances actuelles quant à la contamination par des ciguatoxines de la chair de requins, en particulier les requins tigre et bouledogue? Des cas d’intoxications alimentaires associées à la consommation de requins ont-ils déjà été rapportés?

Question 2 : Quelles sont les méthodes analytiques actuellement applicables à la détection et à la quantification des ciguatoxines dans la chair de requins? Les résultats issus de ces méthodes peuvent-ils être utilisés pour mener une évaluation des risques sanitaires liés à une éventuelle autorisation de ces espèces pour la consommation humaine dans cette zone?
Dans le cas où l’Anses identifierait une méthode d’analyse des ciguatoxines dans la chair de requins suffisamment fiable, quelles données seraient nécessaires pour mener cette évaluation et quelles recommandations pourraient être émises concernant le protocole de prélèvement du requin tigre et du requin bouledogue à La Réunion? Il sera notamment pris en compte la zone géographique concernée et l’éthologie de ces deux espèces de requins en termes de capacité de déplacements dans les eaux marines réunionnaises.

Question 3 : En 2006 et 2009, l’Agence a rendu des avis relatifs à la consommation des poissons prédateurs pélagiques à La Réunion vis-à-vis du risque sanitaire lié au méthylmercure. Les nouvelles analyses réalisées en 2013 sur des spécimens de requins sont-elles de nature à réviser les conclusions de ces avis?

 Question 1 concernant les connaissances actuelles quant à la contamination par des ciguatoxines de la chair de requins, en particulier les requins tigre et bouledogue, et aux cas rapportés d’intoxications alimentaires associées à la consommation de requins
L’analyse de la littérature scientifique et plus largement une recherche sur internet ont permis au groupe de travail d’identifier et de décrire dans son rapport des cas d’intoxications alimentaires associées à la consommation de requins (viande et/ou foie) du XIXème siècle à nos jours. Des cas, parfois mortels, ont ainsi été rapportés en Nouvelle Calédonie, dans les îles Cook, les îles Gilbert, en Polynésie Française, à Madagascar (notamment en novembre 2013 et février 2014) et à La Réunion (en 1993). Le requin tigre était l’espèce mise en cause dans les îles Gilbert. Par ailleurs, cette espèce a été décrite dans la littérature comme «ciguatérique », sur la base de données recueillies dans les îles Samoa, Fiji et Mascareignes (Les Mascareignes sont un archipel de l’océan Indien formé de trois îles principales, La Réunion, Maurice et Rodrigues, ainsi que plusieurs petites îles proches). A Madagascar, le requin tigre a été associé à au moins un cas d’intoxication alimentaire rapportés dans la littérature et le requin bouledogue à deux cas.
L’analyse génétique du requin impliqué dans l’intoxication alimentaire survenue en novembre 2013 a permis de conclure qu’il s’agissait d’un requin bouledogue.
Les symptômes observés lors de ces intoxications alimentaires associées à la consommation de
requins correspondent aux symptômes caractéristiques des ciguatoxines, une famille de toxines produites par une micro-algue du genre Gambierdiscus. Toutefois, certains auteurs suggèrent qu’il s’agirait en fait d’autres toxines ayant des propriétés similaires, dénommées carchatoxines, mais dont la structure n’a pas été caractérisée à ce jour. Plus de 175 symptômes différents ont été recensés en phase aiguë et chronique de la ciguatéra (nom donné à l’intoxication par les ciguatoxines). Des différences régionales ont été notées et peuvent être attribuées à la présence de ciguatoxines différentes. Ainsi, on distingue les ciguatoxines du Pacifique, des Caraïbes et de l’océan Indien. Il n’est pas exclu que les carchatoxines puissent être de nouveaux analogues de ciguatoxines, par exemple des formes très oxydées.
D’autres données concernant la contamination de requins (chair ou foie), en particulier des requins tigre et bouledogue, par des ciguatoxines (ou des toxines similaires) ont été collectées et analysées dans le rapport du GT. Il s’agit d’études réalisées dans les années 1960 à 1980, à l’aide du bio-essai sur mangouste.
 Sur la base de ces éléments, le CES ERCA estime qu’il convient de prendre en compte non seulement les ciguatoxines mais aussi un autre type de toxines, spécifiques de certains requins, et dénommées jusqu’à présent carchatoxines.

■ Question 2 concernant les méthodes analytiques
Les méthodes analytiques applicables à la détection et à la quantification de ciguatoxines dans la chair de requins ont été recensées et décrites dans le rapport du groupe de travail. Ces méthodes comprennent : les essais sur animaux en particulier le bio-essai sur souris, le test sur cellules de neuroblastomes (Neuro-2a), le test radioligand-récepteur (RBA), les tests immunologigues et les méthodes physico-chimiques, notamment la chromatographie liquide couplée à la spectrométrie de masse en tandem (LC-MS/MS).
 Après avoir considéré les points forts et les faiblesses des méthodes analytiques disponibles au regard de la complexité et de la diversité des toxines qui composent la famille des ciguatoxines (ciguatoxines du Pacifique, des Caraïbes et de l’océan Indien), le CES ERCA recommande d’employer une combinaison des techniques suivantes :
– un bio-essai sur souris, afin de rechercher s’il y a une toxicité globale dans l’échantillon ;
– un test de cytotoxicité sur cellules Neuro-2a et/ou un test sur récepteur, lesquels présentent une meilleure spécificité et une plus grande sensibilité que le bio-essai sur souris ;
– une analyse par LC-MS/MS, afin de tenter de confirmer la présence de ciguatoxines connues en cas de résultats positifs par l’une des méthodes ci-dessus.
Les données ainsi produites pourraient ensuite être exploitées dans le cadre d’une évaluation des risques sanitaires pour le consommateur.

 Concernant les requins tigre et bouledogue prélevés à La Réunion en 2012 et 2013
Les résultats d’analyses de 24 échantillons de chair de requins pour la recherche de ciguatoxines par bio-essai sur souris ont été transmis à l’Anses dans le cadre de la saisine par la DGAl. Tous ont produit un résultat négatif. Toutefois, ce test n’est pas suffisamment sensible pour détecter des concentrations de ciguatoxines considérées sans risque pour l’Homme.

Considérant les recommandations précédentes sur les méthodes analytiques, le CES ERCA estime que la seule analyse par bio-essai sur souris ne permet pas de produire des résultats suffisants pour conclure à la salubrité des 24 spécimens de requins quant à la présence de ciguatoxines.
L’Anses a donc engagé une convention de recherche et de développement (CRD) avec l’Arvam (Agence pour la recherche et la valorisation marines, La Réunion), en collaboration avec l’IRTA (Instituto de Investigación y Tecnología Agroalimentaria, Espagne) afin que ces échantillons soient analysés par test de cytotoxicité sur cellules Neuro-2a. Le rapport final a été transmis à l’Anses le 21 juillet 2014.
Les résultats n’ont pas montré la présence de toxines de type ciguatoxines au-delà de la limite de détection de 0,04 µg eq P-CTX-1 kg-1 de chair. Il convient de noter que cette limite de détection est supérieure à la concentration considérée sans risque pour l’Homme de 0,01 µg eq. P-CTX-1 kg-1de chair de poisson.
La CRD incluait également des échantillons du requin bouledogue impliqué dans un foyer
d’intoxications survenu à Madagascar en novembre 2013 (124 personnes intoxiquées dont 9 sont décédées) afin qu’ils soient analysés par bio-essai sur souris et par test de cytotoxicité sur cellulesNeuro-2a. L’échantillon de chair a donné un résultat positif par bio-essai sur souris, avec des symptômes typiques de ceux connus pour les carchatoxines (prostration, dyspnée, cyanose, convulsions et mortalité par arrêt respiratoire). L’analyse d’un échantillon de chair, d’un échantillon d’œsophage et de trois échantillons d’aileron séché par test de cytotoxicité sur cellules Neuro-2a a conclu à la présence de toxines de type ciguatoxines, dont les concentrations estimées sont les suivantes :
– chair : 0,144 µg eq P-CTX-1 kg-1 (soit 14 fois la concentration considérée sans risque pour l’Homme) ;
– œsophage : 114 µg eq PCTX-1 kg-1 (soit 11 400 fois la concentration considérée sans risque pour l’Homme) ;
– aileron séché : 0,145 µg eq PCTX-1 kg-1 ; 0,158 µg eq PCTX-1 kg-1 ; 0,737 µg eq PCTX-1 kg-1 (soit 14 à 74 fois la concentration considérée sans risque pour l’Homme)

Question 2 concernant un protocole de prélèvement des requins tigre et bouledogue à La Réunion

Afin de répondre à cette question, le groupe de travail a collecté des éléments d’éthologie des
requins tigre et bouledogue dans les eaux réunionnaises, en s’appuyant plus particulièrement sur les résultats préliminaires obtenus dans le cadre du programme CHARC (Connaissances de l’écologie et de l’HAbitat de deux espèces de Requins Côtiers sur la côte Ouest de La Réunion).
Ces requins sont des prédateurs apicaux piscivores capables de se nourrir de différentes espèces. Ils présentent à La Réunion une fidélité restreinte à certains sites mais sont capables de coloniser un éventail très large d’habitats différents et de se déplacer sur de longues distances, notamment jusqu’à Madagascar où des intoxications alimentaires associées à la consommation de requins ont été récemment rapportées (novembre 2013 et février 2014). Il serait donc particulièrement intéressant de savoir si les requins effectuent également des déplacements de Madagascar vers La Réunion. On ne connait aujourd’hui ni l’origine ni la dynamique de bioaccumulation de ces toxines chez les requins. De plus, les connaissances des traits de vie de ces deux espèces de requins et la dynamique de leurs populations sont très partielles et insuffisantes.
 En l’absence d’information sur la taille et la structure des populations de requins tigre et bouledogue dans les eaux réunionnaises et compte tenu des connaissances lacunaires concernant leur comportement alimentaire et leurs déplacements à l’échelle de l’océan Indien, il n’est pas possible d’émettre de recommandations pour un protocole de prélèvement de requins permettant de statuer sur les risques liés à une éventuelle autorisation de ces espèces pour la consommation humaine, au regard du risque ciguatérique.

■ Question 3 concernant les risques sanitaires liés au méthylmercure
Les résultats d’analyses de 5 échantillons de chair de requins pour la recherche de plomb,
cadmium et mercure, transmis à l’Anses dans le cadre de la saisine par la DGAl, sont présentés dans le tableau 1. Il apparaît que 4 des 5 échantillons de chair de requins analysés ont une concentration en mercure supérieure (jusqu’à 2,5 fois) à la limite maximale fixée par Règlement
(CE) n°1881/2006 de la Commission du 19 décembre 2006 portant fixation de teneurs maximales pour certains contaminants dans les denrées alimentaires, soit un pourcentage de 80%.
Tableau 1 : Résultats d’analyses de 5 échantillons de chair de requins pour la recherche de plomb, cadmium et mercure (méthode ANSES CIME, en mg/kg de poids frais) Plomb Cadmium Mercure

Anses

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Dans son avis du 17 avril 20091, l’Agence faisait état de résultats d’analyses de 9 échantillons de chair de requins (requin commun Lamna nasus et requin-hâ Galeorhinus galeus) issus d’un plan de contrôles mené en 2007. La concentration moyenne en mercure était de 1,3 mg/kg de poids frais, 44% des échantillons dépassaient la limite maximale de 1 mg/kg de poids frais.
Au regard de ces résultats, l’Agence mettait à jour ses recommandations quant à la consommation des poissons prédateurs pélagiques, en particulier l’espadon, à La Réunion vis-à-vis du risque sanitaire lié au méthylmercure (avis du 6 juillet 20062) pour que les requins soient inclus dans la liste des espèces de poissons à éviter pour les femmes enceintes ou allaitant ainsi que les enfants en bas âge (< 30 mois).


 Les résultats d’analyses de 5 échantillons de chair de requins réalisées en 2013 ne sont pas de nature à modifier les recommandations de l’Agence.

■ Conclusions du CES
L’analyse de 24 échantillons de chair de requins tigre ou bouledogue prélevés à La Réunion en 2012 et 2013 par bio-essai sur souris et par test de cytotoxicité sur cellules Neuro-2a n’a pas montré la présence de toxines de type ciguatoxines au-delà de la limite de détection. Toutefois, il convient de noter que pour ces deux tests la limite de détection est supérieure à la concentration considérée sans risque pour l’Homme de 0,01 µg eq. P-CTX-1 kg-1 de chair de poisson.
L’analyse d’un échantillon de chair du requin bouledogue impliqué dans un foyer d’intoxications survenu à Madagascar en novembre 2013 (124 personnes intoxiquées dont 9 sont décédées) a donné un résultat positif par bio-essai sur souris avec des symptômes typiques de ceux connus pour les carchatoxines. L’analyse d’un échantillon de chair, d’un échantillon d’œsophage et de trois échantillons d’aileron séché par test de cytotoxicité sur cellules Neuro-2a a conclu à la présence de toxines de type ciguatoxines, avec des concentrations estimées à 0,144 μg eq PCTX-1 kg-1 dans la chair, 114 μg eq PCTX-1 kg-1 dans l’oesophage et 0,145 μg à 0,737 μg eqPCTX-1 kg-1 dans l’aileron. Ces concentrations sont 14 à 11 400 fois supérieures à la concentration considérée sans risque pour l’Homme.
Par ailleurs, les résultats préliminaires du programme CHARC ont montré que les populations de requins tigre et bouledogue ne sont pas inféodées aux eaux réunionnaises et qu’un des spécimens étudiés (requin tigre) marqué à La Réunion a été capable de se déplacer jusqu’à Madagascar.
En conséquence, le CES ERCA estime que les données produites par l’analyse d’échantillons de chair de 24 spécimens de requins réunionnais et d’échantillons d’un spécimen de requin malgachene permettent pas d’exclure le risque que les requins pêchés à La Réunion puissent êtrecontaminés par des ciguatoxines (ou des toxines similaires) à des concentrations qui pourraient présenter un risque pour la santé du consommateur.
D ’autre part, les analyses de mercure réalisées dans 5 échantillons de chair de requins tigre ou bouledogue ont montré que dans 80% des cas, la concentration était supérieure à la limite
maximale fixée pour le règlement (CE) n°1881/2006. Le CES ERCA maintient donc la recommandation émise par l’Agence en 2009 à l’intention des femmes enceintes ou allaitant ainsi que des enfants en bas âge (< 30 mois) d’éviter, à titre de précaution, la consommation de requins, tout comme celle d’espadons, de marlins, de sikis et de lamproies.

Source : État des connaissances relatives à la contamination des requins, notamment tigre et bouledogue, par des ciguatoxines : occurrence, méthodes analytiques, cas humains rapportés et éléments d’éthologie pour ces deux espèces de requins
Avis de l’Anses / Rapport d’expertise collective, Août 2014

En savoir plus sur la toxicité  : Livret « Requins sur nos étals »

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